{"id":1069,"date":"2021-01-10T15:29:58","date_gmt":"2021-01-10T14:29:58","guid":{"rendered":"http:\/\/9emebande.bzh\/?p=1069"},"modified":"2021-01-10T15:47:45","modified_gmt":"2021-01-10T14:47:45","slug":"construire-un-pays-entretien-avec-daniel-le-couedic","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/9emebande.bzh\/index.php\/2021\/01\/10\/construire-un-pays-entretien-avec-daniel-le-couedic\/","title":{"rendered":"Construire un pays : entretien avec Daniel Le Cou\u00e9dic"},"content":{"rendered":"\n<p>\u00c0 l\u2019occasion de la sortie de son livre <a href=\"https:\/\/www.coop-breizh.fr\/9690-construire-un-pays-daniel-le-couedic-9791092331509.html\">\u201cConstruire un pays\u201d<\/a>, nous avons rencontr\u00e9 Daniel Le Cou\u00e9dic, architecte et historien, professeur \u00e0 l\u2019universit\u00e9 de Brest. Daniel Le Cou\u00e9dic a fort aimablement accept\u00e9 de revenir sur les th\u00e9matiques abord\u00e9es dans l\u2019ouvrage, notamment les liens entre arts et politiques ou encore la notion de f\u00e9d\u00e9ralisme dans le mouvement breton de l\u2019entre-deux-guerres. Entretien.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Bonjour Daniel Le Cou\u00e9dic, pouvez-vous pr\u00e9senter votre nouveau livre en quelques mots?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>\u201cConstruire un pays\u201d est publi\u00e9 par le Centre de recherche bretonne et celtique (CRBC) dans la collection Lire\/Relire, dirig\u00e9e par Yvon Tranvouez. L\u2019id\u00e9e de cette collection est de rassembler, dans un m\u00eame recueil, diff\u00e9rents articles publi\u00e9s tout au long d\u2019une carri\u00e8re et qui pr\u00e9sentent un propos continu, \u00e9volutif, structur\u00e9. Les articles s\u00e9lectionn\u00e9s doivent \u00e0 la fois \u00eatre consacr\u00e9s \u00e0 la mati\u00e8re bretonne et refl\u00e9ter les diff\u00e9rents domaines explor\u00e9s pendant la carri\u00e8re de l\u2019auteur.<\/p>\n\n\n\n<p>Lorsque Yvon Tranvouez m\u2019a sollicit\u00e9, j\u2019en ai \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s heureux. Nous avons choisi ensemble une douzaine d\u2019articles parmi les 212 publi\u00e9s dans ma carri\u00e8re. Nous avons pu faire ce choix assez facilement.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Que contient cet ouvrage ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Le livre est compos\u00e9, outre l\u2019introduction, de 13 articles composant autant de chapitres. Le premier article,\u201cle paysage entre art et politique\u201d, explore la dimension politique de l\u2019affaire. ; il montre comment le paysage a \u00e9t\u00e9 utilis\u00e9 par le pouvoir central pour construire la France. Il est suivi d\u2019une seconde contribution \u201cle visage et les masques du f\u00e9d\u00e9ralisme breton\u201d, qui d\u00e9veloppe cette notion de f\u00e9d\u00e9ralisme et montre comment il s\u2019est install\u00e9 dans le cadre breton ; le f\u00e9d\u00e9ralisme breton a \u00e9t\u00e9 plus tard attribu\u00e9 sans nuances \u00e0 la gauche, or la r\u00e9alit\u00e9 est beaucoup plus complexe que cela.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Il s\u2019inscrit dans le cadre plus large du courant des non-conformistes ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Une personnalit\u00e9 en particulier a eu une grande influence sur le mouvement breton au sortir de la premi\u00e8re guerre mondiale : Philippe Lamour. De son c\u00f4t\u00e9, il a tent\u00e9 une v\u00e9ritable OPA sur le Parti autonomiste. \u00c0 l\u2019image du mouvement des non-conformistes, Lamour ne veut pas que les choses repartent comme avant-guerre. \u00c0 cette \u00e9poque, nombre de jeunes intellectuels h\u00e9sitent entre les deux grands courants r\u00e9volutionnaires. Le titre d\u2019un article in\u00e9dit de Le Corbusier en t\u00e9moigne bien : \u201cCommunisme ou fascisme, je ne sais pas\u201d. Lamour fonde ainsi au c\u00f4t\u00e9 de Valois le premier parti fasciste fran\u00e7ais en 1925, mais en 1936, il sera candidat radical aux l\u00e9gislatives et se d\u00e9sistera pour le front populaire. Apr\u00e8s 1945 il sera de ceux qui infl\u00e9chiront la politique gaulliste vers le planisme. Ces revirements constituent une tr\u00e8s bonne illustration de l\u2019\u00e9poque. Ce qu\u2019on admet pour un personnage comme Lamour \u2014 un lyc\u00e9e porte aujourd\u2019hui son nom \u00e0 N\u00eemes. \u2014 est refus\u00e9 pour nombre de militants bretons dont seule une face est mise en avant.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019aborde ensuite l\u2019architecture li\u00e9e \u00e0 cette vision politique. Deux jeunes architectes sont alors en pointe dans le mouvement breton : Olivier Mordrelle et Morvan Marchal. Ils vont traiter l\u2019architecture sous un angle politique. C\u2019est d\u2019ailleurs leur d\u00e9marche qui donne son titre au pr\u00e9sent ouvrage : construire un pays. Si l\u2019on fait de la Bretagne un \u00c9tat, il faudra, pensent-ils,&nbsp; penser son am\u00e9nagement et son architecture en cons\u00e9quence.<\/p>\n\n\n\n<p>Ils vont mener une bataille \u00e0 front renvers\u00e9. Ils refusent le r\u00e9gionalisme, incarn\u00e9 en Bretagne par l\u2019URB (Union r\u00e9gionaliste bretonne), pour qui chaque r\u00e9gion se doit de conserver les traits l\u00e9gu\u00e9s par la paysannerie. Selon eux, ce r\u00e9gionalisme fait syst\u00e8me avec le centralisme. Le pouvoir combat ce qu\u2019il voit comme le plus dangereux pour l\u2019unit\u00e9 nationale, \u00e0 commencer par les langues, et soutient les expressions plus anecdotiques : costumes, danses, ou encore\u2026 architecture. Centralisme et r\u00e9gionalisme \u00e9touffent alors de concert la sp\u00e9cificit\u00e9 bretonne. Un chapitre important du livre traite de la r\u00e9surgence de ce d\u00e9bat dans les ann\u00e9es 1970 lorsque le n\u00e9o-r\u00e9gionalisme s&nbsp;\u2018imposa sous l\u2019impulsion conjointe de la r\u00e9glementation et de l\u2019entr\u00e9e de la maison dans la sph\u00e8re marchande.<\/p>\n\n\n\n<p>Mordrelle et Marchal misent sur un mouvement moderne pour repartir d\u2019un bon pied. Dans leur id\u00e9e, si \u00eatre breton a encore un sens, de nouvelles particularit\u00e9s appara\u00eetront, qu\u2019on ne peut pas pronostiquer ; ils prennent l\u2019exemple du gothique, syst\u00e8me d\u2019abord universel, mais qui a connu diff\u00e9rentes \u00e9coles. Ils vont nourrir leur r\u00e9flexion ailleurs. Ils voyagent, font de nombreuses rencontres \u00e0 l\u2019\u00e9tranger, s\u2019inspirent de l\u2019Europe centrale ou du Nord. Pour eux, la Bretagne a tout \u00e0 gagner de ces inspirations d\u00e8s lors qu\u2019elles sont librement accept\u00e9es et pas impos\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p>Un troisi\u00e8me architecte joue un r\u00f4le important : James Bouill\u00e9. Inspir\u00e9 par Fran\u00e7ois Vall\u00e9e, il d\u00e9fend l\u2019id\u00e9e que la Bretagne a eu une histoire malheureuse mais que les ferments du grand art celte sont toujours l\u00e0 et permettront une renaissance le moment venu.&nbsp; Toutes ces id\u00e9es s\u2019inscrivent dans un d\u00e9bat tr\u00e8s original et tr\u00e8s dense pour l\u2019\u00e9poque.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Et ces d\u00e9bats sont symbolis\u00e9s au moment des expositions universelles\u2026<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Les Bretons ont particip\u00e9 \u00e0 3 expositions universelles. En 1900, la Bretagne produit une r\u00e9trospective, sans cr\u00e9ation, symbolis\u00e9e par un menhir, un porche d\u2019enclos paroissial et une auberge \u00e0 pan de bois. C\u2019est cependant une \u00e9tape importante : les Bretons qui la visitent peuvent d\u00e9couvrir les pavillons voisins de nations en pleine renaissance comme la Finlande ou la Hongrie, sources d\u2019inspirations pour la suite.<\/p>\n\n\n\n<p>En 1925, une \u00e9volution se fait jour, bien qu\u2019encore modeste. Elle r\u00e9v\u00e8le les Seiz Breur qui disposent d\u2019une unique salle, mais imposent leur vision des arts appliqu\u00e9s. En 1937, c\u2019est le triomphe. De gros moyens sont allou\u00e9s par les deux r\u00e9gions \u00e9conomiques et les cinq d\u00e9partements qui confient enti\u00e8rement le pavillon aux artistes. Par eux, la Bretagne affiche son renouveau et se montre m\u00eame provocante. Sur le \u00ab&nbsp;totem celtique&nbsp;\u00bb qui flanque l\u2019entr\u00e9e, on lit notamment une citation en breton de Youenn Drezen, \u201cRien n\u2019y personne ne nous emp\u00eachera d\u2019atteindre notre but\u201d. Les objets traditionnels sont pr\u00e9sent\u00e9s sous forme mus\u00e9ographique pour les cantonner dans le pass\u00e9. \u00c0 c\u00f4t\u00e9, un appartement dans un immeuble collectif de Rennes illustre une Bretagne urbaine acquise \u00e0 la modernit\u00e9. Mordrelle et Marchal avaient d\u2019ailleurs \u00e9t\u00e9 \u00e9merveill\u00e9s de voir qu\u2019en Flandre on parlait flamand dans de grandes villes prosp\u00e8res, pas seulement au fond des campagnes.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Plusieurs chapitres du livre sont consacr\u00e9s \u00e0 des personnalit\u00e9s ayant adopt\u00e9 des postures fortes&#8230;&nbsp;<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Oui, j\u2019\u00e9voque notamment Andr\u00e9 D\u00e9zarrois, Ren\u00e9-Yves Creston, ou encore Joseph Savina. Ce dernier conna\u00eet un d\u00e9but de vie chaotique. Dans les ann\u00e9es 30, il rencontre Le Corbusier, puis montre qu\u2019on peut, sans quitter Tr\u00e9guier, adopter les acquis les plus r\u00e9cents et a priori les plus d\u00e9rangeants de la modernit\u00e9. En passant, notons que Le Corbusier \u00e9tait un grand ami de Philippe Lamour, ce qui montre bien combien les r\u00e9seaux s\u2019entrecroisent.<\/p>\n\n\n\n<p>La derni\u00e8re partie du livre est consacr\u00e9e \u00e0 la reconstruction. De nombreuses villes bretonnes ont \u00e9t\u00e9 reconstruites : Brest, Lorient Saint-Malo bien s\u00fbr, mais aussi Saint-Nazaire, ou encore des quartiers de Rennes et Nantes qui ont \u00e9t\u00e9 durement touch\u00e9es. Et bien s\u00fbr de tr\u00e8s nombreux bourgs. Les villes reconstruites ne sont cependant pas de simples villes nouvelles: si les b\u00e2timents sont nouveaux, la population est ancienne. Ces reconstructions sont l\u2019occasion de tester de nouvelles th\u00e9ories urbanistiques qui engendreront un ressentiment des populations vis-\u00e0-vis de ces villes, qui peut encore se ressentir aujourd\u2019hui.<\/p>\n\n\n\n<p>Le tout dernier chapitre aborde un sujet diff\u00e9rent, \u00e0 savoir les liens entre l\u2019enseignement sup\u00e9rieur, la recherche et l\u2019am\u00e9nagement du territoire. Ce chapitre conteste l\u2019id\u00e9e que le savoir est hors-sol. Il influe les probl\u00e9matiques d\u2019am\u00e9nagement qui l\u2019impactent \u00e0 leur tour.&nbsp; Un exemple concret : la premi\u00e8re universit\u00e9 de Bretagne avait \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9e \u00e0 Nantes. Apr\u00e8s la fin de l\u2019ind\u00e9pendance le pouvoir fait de Rennes une seconde capitale&nbsp;: le parlement si\u00e8gera alternativement dans les deux. \u00c0 la premi\u00e8re incartade nantaise, il est d\u00e9cid\u00e9 que seule Rennes l\u2019accueillera et comme il impose la pr\u00e9sence de juriste, la facult\u00e9 de droit y est install\u00e9e, amorce d\u2019un d\u00e9m\u00e9nagement que la R\u00e9volution interrompit par une suppression radicale. Sous l&rsquo;Empire, l&rsquo;universit\u00e9 rena\u00eet exclusivement \u00e0 Rennes. Nantes a attendu 1963 pour en retrouver une, ainsi qu\u2019une acad\u00e9mie. Il est alors demand\u00e9, sans succ\u00e8s, que le Morbihan et le Finist\u00e8re int\u00e8grent la nouvelle structure nantaise. Des d\u00e9bats analogues auront lieu au moment de la cr\u00e9ation de l\u2019Universit\u00e9 de Bretagne-Sud \u00e0 Vannes et Lorient.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Le Gwenn ha Du fait actuellement l\u2019actualit\u00e9 \u00e0 Nantes o\u00f9 il a \u00e9t\u00e9 install\u00e9, non sans d\u00e9bat, sur la mairie. Un petit mot sur son cr\u00e9ateur ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Morvan Marchal \u00e9tait un architecte tr\u00e8s brillant, prot\u00e9g\u00e9 de son professeur, Georges-Robert Lefort, puis lui-m\u00eame professeur \u00e0 l\u2019\u00e9cole d\u2019architecture de Rennes. Il connut en revanche beaucoup de tourments personnels et une vie assez chaotique. Il fut fondateur du Groupement r\u00e9gionaliste breton en 1918 puis de la revue Breiz Atao d\u00e8s l\u2019ann\u00e9e suivante. Il fut un temps tr\u00e8s proche de Mordrelle. Cultiv\u00e9s et brillants, les deux hommes se retrouvaient en d\u00e9pit d\u2019origines sociales et de caract\u00e8res tr\u00e8s diff\u00e9rents. Il con\u00e7oit le Gwenn ha Du en 1925, d\u2019abord comme embl\u00e8me du mouvement. Ce drapeau, \u00e0 l\u2019origine, agace d\u2019ailleurs fortement les r\u00e9gionalistes. L\u00e9on Le Berre parle ainsi de \u201ccale\u00e7on am\u00e9ricain\u201d. Drapeau s\u00e9ditieux, interdit les premi\u00e8res ann\u00e9es, il flottera durablement pour la premi\u00e8re fois sur le pavillon de la Bretagne \u00e0 l\u2019exposition universelle de 1937. Mais alors, Marchal s\u2019est \u00e9loign\u00e9 du mouvement breton, proche un temps du parti Radical, puis adepte d\u2019un \u00e9sot\u00e9risme n\u00e9buleux qui l\u2019accapare. Drapeau nationaliste \u00e0 sa conception, on le voit aujourd\u2019hui sur tous les \u00e9difices publics en Bretagne\u2026<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Merci \u00e0 vous !<\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00c0 l\u2019occasion de la sortie de son livre \u201cConstruire un pays\u201d, nous avons rencontr\u00e9 Daniel Le Cou\u00e9dic, architecte et historien, professeur \u00e0 l\u2019universit\u00e9 de Brest. 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